Fermer

Enregistrer

Créer

Fermer

Ajouter à mon portfolio

Créer

Jospin: ciel bleu, risque d'orages

source : Le Nouvel Observateur le 16/03/2000 auteur : Robert Schneider


L'argent ne ruisselle plus: il coule à flots. Les milliards tombent dans les caisses de l'Etat. Les cagnottes enflent. France Télécom se transforme en mine d'or. Jamais les entreprises françaises n'ont autant investi. Rarement les Français ont autant consommé. Dans les secteurs innovants, l'économie est devenue un grand casino où, comme aux Etats-Unis, on peut faire fortune en quelques mois. Si elle se confirme, cette embellie foudroyante, dont on n'a pas encore pris la mesure, va tout bouleverser: le politique, l'économique, le social, le culturel, les mentalités.
Pour Lionel Jospin, ce devrait être un tremplin. Le Premier ministre devrait engranger les dividendes d'une réussite qui, quoi qu'en dise l'opposition, lui doit bien un peu. Eh bien, non! C'est même le contraire qui se produit. Comme si cette révolution économico-financière, trop soudaine, trop forte, prenait le Premier ministre au dépourvu. Comme si sa méthode, une recherche systématique de points d'équilibre et de synthèse, n'était plus adaptée à la nouvelle donne. Jospin, qui avait triomphé de tous les obstacles quand la pente était raide, paraît s'essouffler dans la ligne droite, alors que le vent le pousse. Lui qui caracolait dans les sondages, fléchit au moment-même où la conjoncture devrait le porter au zénith.
Pourquoi un tel paradoxe? Le Premier ministre est d'abord victime de la gestion calamiteuse de la cagnotte de Bercy. La gauche a depuis si longtemps - et récemment encore! - été accusée par la droite de vider les caisses qu'elle aurait dû claironner que désormais elle les remplissait. Mais non! Au lieu d'annoncer la bonne nouvelle, Bercy a tenté de la cacher. De peur sans doute d'attiser les revendications. Depuis le 14 juillet 1999 où Jacques Chirac, le premier, a révélé que l'argent affluait dans les caisses de l'Etat - il avait été informé par un haut responsable du Trésor, membre du RPR, qui avait tardé à donner les mêmes renseignements au gouvernement! -, les Finances ont été sur la défensive, niant les faits, puis refusant de donner les chiffres, puis minimisant le surplus de recettes fiscales... avant de reconnaître qu'il s'élevait à près de 31 milliards de francs pour 1999. Bref, Bercy a transformé l'or en plomb, comme l'a écrit «le Monde».
Bercy, c'est depuis le départ de Dominique Strauss-Kahn le point faible du dispositif gouvernemental. Le raté de la cagnotte puis la gestion maladroite de la réforme de l'administration des Finances, la plus opaque de toutes, ont relancé, à l'intérieur même de la majorité, le débat sur la pertinence du choix de Jospin: fallait-il nommer Sautter? L'homme est compétent et sérieux, mais il n'a ni le charisme, ni la force de persuasion, ni le pouvoir d'influence de son prédécesseur. Ce n'est pas un politique. Il n'a pas l'habitude de mener une négociation, encore moins celle de gérer un conflit. Il n'a pas su négocier avec les syndicats. Il a oublié de consulter les élus touchés par la réforme et a mal mesuré l'hostilité de leurs réactions. Ce manque de savoir-faire place Jospin dans une situation délicate: il ne peut pas désavouer son ministre, ce serait l'affaiblir davantage! Et moins encore donner le sentiment qu'il prend acte de l'enterrement de la réforme, ce serait donner des armes à l'opposition, faire réellement preuve d'immobilisme.
L'accueil réservé au ministre des Finances, le mardi 7 mars, à l'Assemblée nationale, en dit long sur le malaise des députés socialistes. Ce jour-là, alors que les Français rédigent leurs déclarations de revenus et que 300 centres des impôts sont en grève, Christian Sautter vient expliquer les priorités fiscales du gouvernement. Mais c'est d'abord sur la réforme de Bercy qu'on l'interroge. Une réforme nécessaire, si l'on veut moderniser l'Etat et lui permettre de mieux assumer son rôle dans d'autres domaines: notamment la santé, la sécurité, l'éducation (voir page 60 la chronique de Laurent Joffrin). Mais qui est loin de faire l'unanimité.
Sautter est vite sur la sellette. Un député du Nord, Marc Dolez, dit tout haut ce que beaucoup redoutent tout bas: «Il serait suicidaire d'oublier que c'est grâce à la mobilisation du service public en 1995 (contre les réformes Juppé) que 1997 (la victoire de la gauche) a été possible.» Autrement dit, mieux vaut le statu quo que des mesures sans doute utiles mais qui risquent de faire perdre des voix. Electoralement, le raisonnement n'est pas faux: un gouvernement de gauche prend de gros risques à mécontenter les fonctionnaires qui forment les gros bataillons de son électorat. Politiquement, il est dangereux. Rien ne serait pire pour le Premier ministre que de renoncer à réformer la fonction publique. Ce serait donner raison à ceux qui l'accusent d'attendre 2002, c'est-à-dire l'élection présidentielle, pour agir.
Paul Quilès, qui n'est pas hostile au principe de la réforme des services publics - il a réussi celle des PTT lorsqu'il était ministre -, déplore la manière dont les négociations ont été engagées et demande «le gel de la réforme». Dès le vendredi 10 février, la réforme est ajournée. Pas enterrée, puisque les négociations continuent. Mais on a compris qu'elles seront longues, très longues.
Sautter n'est pas le seul ministre en difficulté. Jusqu'à ces dernières semaines, le gouvernement avait donné l'image d'une équipe pas toujours soudée mais performante. Plusieurs de ses membres paraissent aujourd'hui usés. Certes, Martine Aubry vient de signer un accord avec les hospitaliers et les médecins. Certes, Jean-Claude Gayssot reste un excellent démineur de conflits sociaux. Certes, Elisabeth Guigou, malgré l'échec partiel de la réforme de la Justice, demeure populaire. Certes les ministres en charge des domaines dits partagés avec le président de la République, Hubert Védrine, Alain Richard, Pierre Moscovici, sont toujours efficaces. Mais Claude Allègre n'est pas rentré en grâce auprès des enseignants (voir page 62 l'article d'Anne Fohr); Dominique Voynet multiplie les maladresses et se coupe d'une partie de sa base électorale; Catherine Trautmann ne parvient pas à s'imposer dans le milieu culturel. Quant à Jean-Pierre Chevènement, il est devenu si discret qu'on pourrait croire qu'il a disparu! Certains s'interrogent aujourd'hui, jusque dans l'entourage du Premier ministre, sur la nécessité d'un remaniement qui redonnerait du tonus à l'équipe gouvernementale.
Jospin lui-même connaît, on l'a dit, un léger fléchissement dans les sondages. Sa popularité reste forte: 57% des Français lui font confiance, selon le dernier baromètre Sofres-«Figaro Magazine». Une performance remarquable après trois ans passés à Matignon! Mais il perd 7 points par rapport au score exceptionnel de janvier. Il n'a fait moins bien qu'à deux reprises: en janvier et février 1998, après le mouvement des chômeurs. Il avait alors rapidement rebondi. En sera-t-il de même cette fois? L'image de professionnalisme du Premier ministre a été un peu écornée par sa «gaffe» palestinienne. Et il risque aussi de pâtir de l'impatience légitime des Français. Depuis des années, sans trop y croire, ils attendaient le retour de la croissance. Le train est là. Tous voudraient y monter. Beaucoup, notamment les exclus, les chômeurs, les smicards, savent qu'ils resteront sans doute longtemps sur le quai. Ils demandent: pourquoi pas nous? Il veulent que l'embellie économique leur profite, à eux aussi. Si le gouvernement a pris son temps pour annoncer les premières mesures accompagnant la sortie de crise, s'il a donné le sentiment d'hésiter, c'est aussi qu'il veut éviter que les fruits de la croissance aillent d'abord, comme le veut la loi naturelle du marché, à ceux qui sont déjà favorisés.
La droite a beau jeu d'exploiter la lenteur gouvernementale et de reprendre son antienne sur ce qu'elle appelle «l'immobilisme» de Jospin. Cette accusation, lancée depuis des mois, n'avait guère convaincu jusqu'alors. Pour la première fois, elle semble porter. De même les mises en garde répétées de Jacques Chirac. Elles n'étaient guère entendues et tombaient, depuis quelque temps, dans l'indifférence générale. Cette fois on écoute davantage le président lorsqu'il affirme: «C'est dans les périodes de croissance que l'on dispose des marges de manoeuvre pour réformer. Attendre, ce serait perdre des chances pour notre pays.» Chirac espère que la formidable accélération économico-financière se retournera contre le gouvernement. C'est un vrai risque pour Jospin.
Le Premier ministre sait que les Français l'attendent aujourd'hui sur quatre dossiers: la baisse des impôts qui ont atteint des niveaux record; la réforme du système des retraites, que l'on dit menacées à partir de 2010; la réforme de l'Etat et notamment celle de la forteresse de Bercy; l'actionnariat salarial. Tous quatre sont politiquement délicats. La cagnotte donne certes au Premier ministre des marges financières inespérées, qui peuvent encore s'accroître si la croissance est en 2000 supérieure aux prévisions. Mais Jospin doit tenir compte à la fois des aspirations immédiates des Français, des intérêts du pays à plus long terme, des équilibres au sein de sa majorité, des pesanteurs idéologiques de la gauche et de ses traditions culturelles. Rude tâche. Faut-il, par exemple, baisser l'impôt sur le revenu, comme le suggère Fabius, ou bien augmenter les minima sociaux comme le demandent le PC et les Verts? Faut-il rendre les salariés actionnaires de leur entreprise, ce qu'ils souhaitent en majorité, au risque de changer, à terme, leur comportement syndical et politique? Faut-il vendre des actions de France Télécom pour financer un fonds de garantie pour les retraites? Ces questions ont été débattues ces derniers jours à Matignon.
Comme toujours lorsqu'il s'apprête à arrêter des décisions importantes qui engagent l'avenir, Lionel Jospin a pris son temps. Il a beaucoup consulté. Lui qui tient par-dessus tout à rester maître de son calendrier s'est résolu, sous la pression de ce qu'on appelle à Matignon «la bulle médiatique et politique», à forcer l'allure. Il s'adressera aux Français en deux temps. D'abord, à la fin de la semaine ou au début de la semaine prochaine, pour leur expliquer comment le gouvernement entend utiliser la cagnotte pour poursuivre son double but: continuer de faire reculer le chômage et aller vers une société de plein-emploi, garantir la justice sociale. Une baisse spectaculaire des impôts, 30 à 40 milliards de francs, dès 2000 - portant essentiellement sur la taxe d'habitation et l'impôt sur le revenu pour les classes populaires et moyennes -, va dans ce sens.
La seconde intervention sera consacrée aux retraites. La retraite à 60 ans est maintenue, mais l'instauration de la retraite à la carte donnera plus de liberté aux salariés et plus de souplesse au système. Par ailleurs, le Premier ministre parait acquis à l'idée de vendre 10% des actions de France Télécom. L'Etat resterait majoritaire et 100 à 150 milliards de francs seraient versés dans un fonds de réserve. L'actionnariat ouvrier dont le principe est retenu viendra plus tard.
Pour le Premier ministre, les prochains jours sont décisifs. Ils conditionneront les deux années à venir, donc les échéances législatives et présidentielle de 2002. S'il réussit à reprendre la main, la dépression de la fin de l'hiver n'aura été, comme on veut le croire à Matignon, qu'un trou d'air passager. Dès dimanche soir, Lionel Jospin paraissait rassuré. Il s'est entretenu avec les trois candidats socialistes des trois législatives partielles. Au second tour, le 19 mars, la gauche peut espérer remporter les trois sièges, dont deux dans les anciens fiefs de deux ex-ministres de l'opposition, Philippe Vasseur et François Bayrou. Ce serait la meilleure preuve qu'il n'y a pas de décrochage de l'électorat populaire, ni de vote-sanction contre le gouvernement. Le meilleur moyen aussi de dégonfler «la bulle médiatique et politique». Jospin a appris de Français Mitterrand que le plus fiable des sondages reste encore l'élection.


L'argent ne ruisselle plus: il coule à flots. Les milliards tombent dans les caisses de l'Etat. Les cagnottes enflent. France Télécom se transforme en mine d'or. Jamais les entreprises françaises n'ont autant investi. Rarement les Français ont autant consommé. Dans les secteurs innovants, l'économie est devenue un grand casino où, comme aux Etats-Unis, on peut faire fortune en quelques mois. Si elle se confirme, cette embellie foudroyante, dont on n'a pas encore pris la mesure, va tout bouleverser: le politique, l'économique, le social, le culturel, les mentalités.
Pour Lionel Jospin, ce devrait être un tremplin. Le Premier ministre devrait engranger les dividendes d'une réussite qui, quoi qu'en dise l'opposition, lui doit bien un peu. Eh bien, non! C'est même le contraire qui se produit. Comme si cette révolution économico-financière, trop soudaine, trop forte, prenait le Premier ministre au dépourvu. Comme si sa méthode, une recherche systématique de points d'équilibre et de synthèse, n'était plus adaptée à la nouvelle donne. Jospin, qui avait triomphé de tous les obstacles quand la pente était raide, paraît s'essouffler dans la ligne droite, alors que le vent le pousse. Lui qui caracolait dans les sondages, fléchit au moment-même où la conjoncture devrait le porter au zénith.
Pourquoi un tel paradoxe? Le Premier ministre est d'abord victime de la gestion calamiteuse de la cagnotte de Bercy. La gauche a depuis si longtemps - et récemment encore! - été accusée par la droite de vider les caisses qu'elle aurait dû claironner que désormais elle les remplissait. Mais non! Au lieu d'annoncer la bonne nouvelle, Bercy a tenté de la cacher. De peur sans doute d'attiser les revendications. Depuis le 14 juillet 1999 où Jacques Chirac, le premier, a révélé que l'argent affluait dans les caisses de l'Etat - il avait été informé par un haut responsable du Trésor, membre du RPR, qui avait tardé à donner les mêmes renseignements au gouvernement! -, les Finances ont été sur la défensive, niant les faits, puis refusant de donner les chiffres, puis minimisant le surplus de recettes fiscales... avant de reconnaître qu'il s'élevait à près de 31 milliards de francs pour 1999. Bref, Bercy a transformé l'or en plomb, comme l'a écrit «le Monde».
Bercy, c'est depuis le départ de Dominique Strauss-Kahn le point faible du dispositif gouvernemental. Le raté de la cagnotte puis la gestion maladroite de la réforme de l'administration des Finances, la plus opaque de toutes, ont relancé, à l'intérieur même de la majorité, le débat sur la pertinence du choix de Jospin: fallait-il nommer Sautter? L'homme est compétent et sérieux, mais il n'a ni le charisme, ni la force de persuasion, ni le pouvoir d'influence de son prédécesseur. Ce n'est pas un politique. Il n'a pas l'habitude de mener une négociation, encore moins celle de gérer un conflit. Il n'a pas su négocier avec les syndicats. Il a oublié de consulter les élus touchés par la réforme et a mal mesuré l'hostilité de leurs réactions. Ce manque de savoir-faire place Jospin dans une situation délicate: il ne peut pas désavouer son ministre, ce serait l'affaiblir davantage! Et moins encore donner le sentiment qu'il prend acte de l'enterrement de la réforme, ce serait donner des armes à l'opposition, faire réellement preuve d'immobilisme.
L'accueil réservé au ministre des Finances, le mardi 7 mars, à l'Assemblée nationale, en dit long sur le malaise des députés socialistes. Ce jour-là, alors que les Français rédigent leurs déclarations de revenus et que 300 centres des impôts sont en grève, Christian Sautter vient expliquer les priorités fiscales du gouvernement. Mais c'est d'abord sur la réforme de Bercy qu'on l'interroge. Une réforme nécessaire, si l'on veut moderniser l'Etat et lui permettre de mieux assumer son rôle dans d'autres domaines: notamment la santé, la sécurité, l'éducation (voir page 60 la chronique de Laurent Joffrin). Mais qui est loin de faire l'unanimité.
Sautter est vite sur la sellette. Un député du Nord, Marc Dolez, dit tout haut ce que beaucoup redoutent tout bas: «Il serait suicidaire d'oublier que c'est grâce à la mobilisation du service public en 1995 (contre les réformes Juppé) que 1997 (la victoire de la gauche) a été possible.» Autrement dit, mieux vaut le statu quo que des mesures sans doute utiles mais qui risquent de faire perdre des voix. Electoralement, le raisonnement n'est pas faux: un gouvernement de gauche prend de gros risques à mécontenter les fonctionnaires qui forment les gros bataillons de son électorat. Politiquement, il est dangereux. Rien ne serait pire pour le Premier ministre que de renoncer à réformer la fonction publique. Ce serait donner raison à ceux qui l'accusent d'attendre 2002, c'est-à-dire l'élection présidentielle, pour agir.
Paul Quilès, qui n'est pas hostile au principe de la réforme des services publics - il a réussi celle des PTT lorsqu'il était ministre -, déplore la manière dont les négociations ont été engagées et demande «le gel de la réforme». Dès le vendredi 10 février, la réforme est ajournée. Pas enterrée, puisque les négociations continuent. Mais on a compris qu'elles seront longues, très longues.
Sautter n'est pas le seul ministre en difficulté. Jusqu'à ces dernières semaines, le gouvernement avait donné l'image d'une équipe pas toujours soudée mais performante. Plusieurs de ses membres paraissent aujourd'hui usés. Certes, Martine Aubry vient de signer un accord avec les hospitaliers et les médecins. Certes, Jean-Claude Gayssot reste un excellent démineur de conflits sociaux. Certes, Elisabeth Guigou, malgré l'échec partiel de la réforme de la Justice, demeure populaire. Certes les ministres en charge des domaines dits partagés avec le président de la République, Hubert Védrine, Alain Richard, Pierre Moscovici, sont toujours efficaces. Mais Claude Allègre n'est pas rentré en grâce auprès des enseignants (voir page 62 l'article d'Anne Fohr); Dominique Voynet multiplie les maladresses et se coupe d'une partie de sa base électorale; Catherine Trautmann ne parvient pas à s'imposer dans le milieu culturel. Quant à Jean-Pierre Chevènement, il est devenu si discret qu'on pourrait croire qu'il a disparu! Certains s'interrogent aujourd'hui, jusque dans l'entourage du Premier ministre, sur la nécessité d'un remaniement qui redonnerait du tonus à l'équipe gouvernementale.
Jospin lui-même connaît, on l'a dit, un léger fléchissement dans les sondages. Sa popularité reste forte: 57% des Français lui font confiance, selon le dernier baromètre Sofres-«Figaro Magazine». Une performance remarquable après trois ans passés à Matignon! Mais il perd 7 points par rapport au score exceptionnel de janvier. Il n'a fait moins bien qu'à deux reprises: en janvier et février 1998, après le mouvement des chômeurs. Il avait alors rapidement rebondi. En sera-t-il de même cette fois? L'image de professionnalisme du Premier ministre a été un peu écornée par sa «gaffe» palestinienne. Et il risque aussi de pâtir de l'impatience légitime des Français. Depuis des années, sans trop y croire, ils attendaient le retour de la croissance. Le train est là. Tous voudraient y monter. Beaucoup, notamment les exclus, les chômeurs, les smicards, savent qu'ils resteront sans doute longtemps sur le quai. Ils demandent: pourquoi pas nous? Il veulent que l'embellie économique leur profite, à eux aussi. Si le gouvernement a pris son temps pour annoncer les premières mesures accompagnant la sortie de crise, s'il a donné le sentiment d'hésiter, c'est aussi qu'il veut éviter que les fruits de la croissance aillent d'abord, comme le veut la loi naturelle du marché, à ceux qui sont déjà favorisés.
La droite a beau jeu d'exploiter la lenteur gouvernementale et de reprendre son antienne sur ce qu'elle appelle «l'immobilisme» de Jospin. Cette accusation, lancée depuis des mois, n'avait guère convaincu jusqu'alors. Pour la première fois, elle semble porter. De même les mises en garde répétées de Jacques Chirac. Elles n'étaient guère entendues et tombaient, depuis quelque temps, dans l'indifférence générale. Cette fois on écoute davantage le président lorsqu'il affirme: «C'est dans les périodes de croissance que l'on dispose des marges de manoeuvre pour réformer. Attendre, ce serait perdre des chances pour notre pays.» Chirac espère que la formidable accélération économico-financière se retournera contre le gouvernement. C'est un vrai risque pour Jospin.
Le Premier ministre sait que les Français l'attendent aujourd'hui sur quatre dossiers: la baisse des impôts qui ont atteint des niveaux record; la réforme du système des retraites, que l'on dit menacées à partir de 2010; la réforme de l'Etat et notamment celle de la forteresse de Bercy; l'actionnariat salarial. Tous quatre sont politiquement délicats. La cagnotte donne certes au Premier ministre des marges financières inespérées, qui peuvent encore s'accroître si la croissance est en 2000 supérieure aux prévisions. Mais Jospin doit tenir compte à la fois des aspirations immédiates des Français, des intérêts du pays à plus long terme, des équilibres au sein de sa majorité, des pesanteurs idéologiques de la gauche et de ses traditions culturelles. Rude tâche. Faut-il, par exemple, baisser l'impôt sur le revenu, comme le suggère Fabius, ou bien augmenter les minima sociaux comme le demandent le PC et les Verts? Faut-il rendre les salariés actionnaires de leur entreprise, ce qu'ils souhaitent en majorité, au risque de changer, à terme, leur comportement syndical et politique? Faut-il vendre des actions de France Télécom pour financer un fonds de garantie pour les retraites? Ces questions ont été débattues ces derniers jours à Matignon.
Comme toujours lorsqu'il s'apprête à arrêter des décisions importantes qui engagent l'avenir, Lionel Jospin a pris son temps. Il a beaucoup consulté. Lui qui tient par-dessus tout à rester maître de son calendrier s'est résolu, sous la pression de ce qu'on appelle à Matignon «la bulle médiatique et politique», à forcer l'allure. Il s'adressera aux Français en deux temps. D'abord, à la fin de la semaine ou au début de la semaine prochaine, pour leur expliquer comment le gouvernement entend utiliser la cagnotte pour poursuivre son double but: continuer de faire reculer le chômage et aller vers une société de plein-emploi, garantir la justice sociale. Une baisse spectaculaire des impôts, 30 à 40 milliards de francs, dès 2000 - portant essentiellement sur la taxe d'habitation et l'impôt sur le revenu pour les classes populaires et moyennes -, va dans ce sens.
La seconde intervention sera consacrée aux retraites. La retraite à 60 ans est maintenue, mais l'instauration de la retraite à la carte donnera plus de liberté aux salariés et plus de souplesse au système. Par ailleurs, le Premier ministre parait acquis à l'idée de vendre 10% des actions de France Télécom. L'Etat resterait majoritaire et 100 à 150 milliards de francs seraient versés dans un fonds de réserve. L'actionnariat ouvrier dont le principe est retenu viendra plus tard.
Pour le Premier ministre, les prochains jours sont décisifs. Ils conditionneront les deux années à venir, donc les échéances législatives et présidentielle de 2002. S'il réussit à reprendre la main, la dépression de la fin de l'hiver n'aura été, comme on veut le croire à Matignon, qu'un trou d'air passager. Dès dimanche soir, Lionel Jospin paraissait rassuré. Il s'est entretenu avec les trois candidats socialistes des trois législatives partielles. Au second tour, le 19 mars, la gauche peut espérer remporter les trois sièges, dont deux dans les anciens fiefs de deux ex-ministres de l'opposition, Philippe Vasseur et François Bayrou. Ce serait la meilleure preuve qu'il n'y a pas de décrochage de l'électorat populaire, ni de vote-sanction contre le gouvernement. Le meilleur moyen aussi de dégonfler «la bulle médiatique et politique». Jospin a appris de Français Mitterrand que le plus fiable des sondages reste encore l'élection.